En termes de symboles, le Bouddha, assis sous l'arbre de la bodhi, vit deux choses. Tout d'abord, il vit une grande roue. Cette roue embrasse la totalité de l'existence conditionnée, elle est de même étendue que le cosmos, elle contient tous les êtres vivants. Elle tourne sans arrêt : elle tourne le jour et la nuit, elle tourne vie après vie, elle tourne ère après ère. Nous ne pouvons voir quand elle a commencé à tourner, et nous ne pouvons pour l'instant voir quand elle cessera de tourner : seul un Bouddha voit cela.

Cette grande roue tourne autour d'un moyeu. Ce moyeu est fait de trois créatures : un coq rouge, picorant avidement le sol ; un serpent vert, les yeux rouges brillant de colère ; et un cochon noir, vautré dans la boue, plein d'ignorance. Ces trois créatures forment elles-même un cercle, et chacune d'elles mord la queue de celle qui la précède.

Entourant le moyeu, qui forme le premier cercle de la roue, est un second cercle, plus large. Il est divisé verticalement en deux moitiés, l'une blanche et l'autre noire. Dans chaque moitié se trouvent des personnes, hommes et femmes. Les personnes de la moitié blanche se déplacent, flottent même, vers le haut, comme au son d'une belle musique. Elles ont toutes des expressions de ravissement et de bonheur. Certaines se tiennent la main. Toutes regardent en haut, vers le zénith. Les personnes de la moitié noire, elles, se déplacent vers le bas. En fait, elles ne se déplacent pas simplement, elles tombent tête la première. Certaines se tiennent la tête avec les mains. Certaines sont nues et difformes. Certaines sont enchaînées l'une à l'autre. Toutes ont des expressions d'angoisse et de terreur.

Le cercle suivant de la roue est de loin le plus large. Il est divisé par six rayons en six segments. Dans chaque segment, un monde entier est représenté - ou bien plusieurs. Si vous préférez, chaque segment peut être vu comme un état d'esprit, ou comme un niveau de conscience. L'ordre varie, mais dans le segment le plus haut nous voyons toujours les dieux, ou devas. Ils vivent dans des palais merveilleux. Ils jouissent de toutes sortes de délices. Pour eux, l'existence est comme un rêve agréable. Certains des dieux ont le corps entièrement fait de lumière et communiquent par la pensée pure.

Puis, en tournant dans ce cercle dans le sens des aiguilles d'une montre, nous voyons les asuras, les titans. Les asuras vivent dans un état d'hostilité et de jalousie constantes. Ils luttent sans arrêt. Ils portent tous des armures, et tiennent des armes. Ils luttent pour la possession des fruits de l'arbre-qui-exauce-les-souhaits.

Dans le segment suivant, nous voyons les pretas, ou esprits affamés. Ils ont un ventre énorme et gonflé, mais un cou mince et une bouche minuscule comme le chas d'une aiguille. Ils sont tous férocement affamés, mais toute la nourriture qu'ils touchent se transforme en feu ou en saleté.

Dans le segment d'en bas nous voyons des êtres tourmentés : certains gèlent dans des blocs de glace, d'autres sont brûlés par des flammes. Certains sont décapités. Certains sont sciés en deux. Certains sont dévorés par des monstres.

Puis, nous voyons diverses espèces d'animaux : des poissons, des insectes, des oiseaux, des reptiles, des mammifères. Certains sont grands, d'autres petits. Certains sont pacifiques, d'autres sont des prédateurs. On remarque qu'ils vont toujours par paire, mâle et femelle, et qu'ils sont tous à la recherche de nourriture.

Dans le dernier segment nous voyons des êtres humains. Nous voyons des maisons et des campagnes. Nous voyons des jardins et des champs. Quelques personnes cultivent la terre. Elles labourent, sèment et récoltent. Des gens achètent et vendent. Certains donnent des aumônes. Certains méditent.

Voici donc les six segments de ce cercle de la roue, qui constituent six mondes ou six sortes d'états mentaux. Les habitants de ces mondes n'y restent pas indéfiniment. Ils disparaissent d'un monde et réapparaissent dans un autre. Même les dieux, quoiqu'ils restent très longtemps dans leur monde, disparaissent et réapparaissent ailleurs.

Le dernier cercle de la roue, la jante de la roue, est divisé en douze segments. Dans ces segments nous voyons douze scènes représentant des étapes du processus par lequel les êtres vivants passent d'un monde à un autre (dans certains cas ils réapparaissent dans le même monde). Dans le sens des aiguilles d'une montre ces douze scènes sont :  un homme aveugle avec une canne, un potier avec un tour et des pots,  un singe grimpant à un arbre en fleurs,  un bateau avec quatre passagers, l'un d'entre-eux à la barre,  une maison vide,  un homme et une femme enlacés,  un homme avec une flèche dans l'œil,  une femme offrant à boire à un homme assis,  un homme récoltant les fruits d'un arbre,  une femme enceinte,  une femme en train d'accoucher et  un homme emportant un cadavre vers le lieu de crémation.

La roue est agrippée par-derrière par un monstre effrayant, mi-démon, mi-bête. Sa tête regarde par-dessus la roue. Il a trois yeux, de longs crocs, et porte une couronne de crânes. De chaque côté de la roue apparaissent ses pattes crochues, et sa queue pend en bas. Tout ceci forme donc la roue de la vie, tournant sans cesse.

Mais il y a quelque chose de plus. Au-dessus de la roue, il y a un personnage en robe jaune, qui montre du doigt. Il montre un espace situé entre le septième et le huitième segment du cercle extérieur de la roue (l'espace situé entre l'image de l'homme avec une flèche dans l'œil et l'image de la femme offrant à boire à un homme assis). Là, sortant de cet espace, nous voyons la deuxième chose que le Bouddha a vue dans sa vision de l'existence humaine. Ce n'est pas tant un symbole qu'un groupe de symboles. Il semble changer de forme tandis que nous le regardons.

Tout d'abord il ressemble à un chemin, qui s'étend vers le lointain. Il passe, ici entre des champs cultivés, là dans une épaisse forêt. Il traverse des marais et des déserts, de larges rivières et de profonds ravins. Il passe au pied de montagnes imposantes, dont le sommet est couvert de nuages. Finalement, il disparaît à l'horizon. Mais le symbole change. Le chemin semble devenir plus droit, il s'étend verticalement. Le chemin devient une grande échelle, ou un escalier. C'est une échelle qui va du ciel jusqu'à la terre et de la terre jusqu'au ciel. C'est une échelle d'or, d'argent, de cristal. Mais le symbole change encore. L'échelle s'effile, elle devient solide et tri-dimensionnelle, et prend une couleur verte. Elle devient le tronc d'un arbre gigantesque. Sur cet arbre se trouvent des fleurs énormes. Les fleurs du bas de l'arbre sont relativement petites, celles du haut sont beaucoup plus grandes. En haut de l'arbre, brillant comme un soleil, est la plus grande de toutes les fleurs. Dans la corolle de chacune des fleurs sont assis toutes sortes de personnages beaux et radieux : des bouddhas, des bodhisattvas, des arahants, des dakas et des dakinis.

Voici donc ce que vit le Bouddha, assis sous l'arbre de la bodhi. C'est sa vision de l'existence humaine, communiquée par des concepts et des symboles. La signification de sa vision est très claire. C'est une vision de possibilités. C'est une vision d'alternatives. D'un côté, il y a le type de conditionnalité cyclique, de l'autre, le type de conditionnalité spiral. D'un côté, il y a l'esprit réactif, de l'autre, l'esprit créatif. On peut soit stagner, soit croître. On peut soit rester assis et accepter la boisson des mains de la femme, soit refuser la boisson et se mettre sur ses deux pieds. On peut soit continuer à tourner passivement et sans espoir sur la roue, soit suivre le chemin, monter l'échelle, devenir la plante, devenir les fleurs. Notre destin est entre nos mains.